Les manifestations russes de janvier 2021 ont été l’occasion d’observer une méthode de diabolisation régulièrement utilisée contre la Russie. Le traitement médiatique des manifestations en Russie est toujours partial, incomplet, et ne permet pas au téléspectateur de comprendre réellement la situation. Ajoutez à cela des montages malhonnêtes, qui garde uniquement les scènes de violence, et vous arrivez à faire croire à l’opinion publique que la Russie est une dictature, un pays dirigé par un autocrate haï de son peuple qui ne se maintient au pouvoir que par la répression brutale. Mais les violences dans les manifestations occidentales, notamment durant le mouvement des gilets jaunes, ou lors des manifestations contre “la loi sécurité globale” ont atténuée cette image. Mais elle reste vivace, et il faut expliquer la manipulation.

D’abord il faut rappeler certains faits. En Russie, manifester est autorisé, à condition de déposer une demande de manifestation, comme en France. Cela tout simplement pour organiser l’événement avec les pouvoirs publics, et éviter de créer du désordre sur la voie publique. Durant ces manifestations autorisées on voit très rarement des violences. Et jamais du niveau des violences dans les manifestations de gilets jaunes. Il n’y a pas en Russie de phénomène des casseurs, tout simplement parce que le système pénal russe est organisé pour lutter contre ça.

Un système judiciaire performant

On peut d’ailleurs se rappeler qu’à l’Euro de football en 2016 en France des affrontements sur le vieux-port à Marseille entre supporters russes et anglais. Ils avaient fait craindre que la coupe du monde en Russie soit le théâtre de telles batailles urbaines, à une intensité encore plus grande. Or il n’en a rien été, et le mondial russe de 2018 a été salué mondialement comme une réussite sur le plan sécuritaire. En réalité, le problème ne venait pas de l’origine des supporters, mais de l’organisation sécuritaire du pays. De la même manière que le système pénal russe prévient le hooliganisme, il prévient les violences en manifestations.

Provoquer pour se faire voir

Mais certains partis politiques russes, en quête de visibilité, organisent sciemment des manifestations non déclarées. La manoeuvre suit deux objectifs. Le premier : créer des images chocs pour capter l’attention dans les médias. Le second : jeter le discrédit sur Vladimir Poutine et son gouvernement. En Russie, lorsqu’une manifestation non-autorisée a lieu, les policiers tentent de disperser la foule en plusieurs étapes. D’abord un appel pacifique à la dispersion. Ensuite, si des manifestants continuent d’occuper la voie publique, on les emmène dans des fourgons, et ils passent la journée au commissariat, puis on les relâche dans la soirée avec une amende.

Voilà les règles du jeu, connues de tous. Et c’est de ce règlement que tirent parti les manifestants qui veulent créer des images chocs. En résistant sciemment aux injonctions des policiers, en refusant de monter dans les fourgons, en s’agrippant à d’autres manifestations, à des poteaux ou en se recroquevillant à terre, ils obligent les policiers à utiliser la force. Les manifestants feignent alors la peur, hurlent, et des groupes de journalistes qui n’attendent que ça captent chacune de ces arrestations. On voit alors dans nos journaux télévisés des compilations de ces arrestations, censées résumer les manifestations en Russie. Des compilations qui d’ailleurs deviennent ridicules quand on en connaît les ficelles, le jeu d’acteur de ces manifestants russes étant, il faut bien le dire, assez mauvais. 

Dans cette vidéo, on voit la différence de traitement entre les manifestants qui coopèrent et les provocateurs, et les journalistes qui sont à l’affût du moindre incident. 

Ces actions sont pensées pour émouvoir. Sur des manifestations de plusieurs heures, on va chercher les quelques images sensibles où des manifestants sont dégagés manu militari. Pour montrer l’impitoyable sauvagerie du régime tyrannique russe. Alors que la plupart des manifestants coopèrent pacifiquement. Évidemment il n’est jamais précisé que ces martyres ne sont pas envoyés au goulag mais sont relâchés dans la journée même, ou le lendemain. 

Une tactique de la provocation

Durant les manifestations en Russie de janvier 2021, organisées en soutien d’Alexeï Navalny, on a vu ce même mécanisme à l’œuvre. Ces manifestations étaient interdites à cause de la crise sanitaire, ce qui est contestable, mais la méthode employée est la même. Elle est appliquée depuis longtemps, dans diverses manifestations politiques, gay pride, etc. Alors que les manifestants connaissent parfaitement la loi, ils refusent quand même de coopérer, pour créer des images violentes, que les médias occidentaux déversent ensuite dans les journaux. Il faut hurler plus fort. Si on peut se faire ouvrir l’arcade sourcilière, c’est formidable, on veut du sang ! 

Ces mêmes médias occidentaux ont omis bien sûr de montrer l’intégralité des images : les distributions de masques par les policiers, les discussions amicales entre policiers et manifestants, les dispersions pacifiques. Les policiers n’ont même pas à tenir la plupart des manifestants lorsqu’ils les envoient dans les fourgons, car c’est inutile. Ils savent qu’ils ont pris un risque, et ils acceptent la sentence, sans protestations, et sans mise en scène.

Apprendre de la gestion des manifestations en Russie

On a dans la gestion des manifestations une leçon à prendre des russes. Les policiers n’ont que des matraques et des boucliers, parfois des tasers. Ils n’utilisent ni grenades, ni LBD. On ne voit pas en Russie de scènes de guérillas urbaines comme en Europe de l’Ouest aujourd’hui. Tout au plus des combats à mains nues avec les manifestants les plus extrêmes. Bilan des manifestations en Russie : 40 policiers légèrement blessés, du fait de coups généralement, et quelques blessés légers parmi les manifestants. Quelle contraste avec les gilets jaunes ! 11 morts des suites des manifestations, plus de 4000 blessés, combien d’éborgnés et de manchots ! Si la Russie n’avait commis que le dixième du régime macroniste, que n’aurait-on pas entendu dans nos médias ! 

Le bilan politique des manifestations en Russie est mauvais. La technique de provocation ne semble pas fonctionner. D’abord parce que les russes ne sont pas dupes, et que les partis concernés n’ont pas de réel projet politique. Prenons par exemple les manifestations de janvier 2021. Leurs causes étaient l’arrêt d’Alexeï Navalny, un opposant politique qui avait été condamné à de la prison avec sursis pour escroquerie, et envoyé en prison ferme pour n’avoir pas respecté les conditions de son sursis. Il a également accusé Vladimir Poutine de l’avoir fait empoisonner au Novichok en août 2020, et il a publié sur sa chaîne youtube une vidéo accusant Poutine de posséder un immense palais, payé avec l’argent public. Ces manifestations n’ont conduit à aucun changement politique. Poutine a gardé sa popularité intacte, la vidéo de Navalny a été discréditée plusieurs fois, et il n’y a plus de manifestations, faute de volontaires.

La côte de popularité de Vladimir Poutine en Russie depuis son élection en 2000.
source : Levada

Une stratégie pour diaboliser la Russie

Finalement, seuls les médias occidentaux, dans leur guerre de l’information contre la Russie, profitent de ces stratégies de provocation. À l’avant garde de ces médias, Radio Free Europe. La radio de propagande des Etats-Unis pour le bloc de l’est durant la guerre froide existe toujours, avec les mêmes objectifs. De nombreux jeunes russes regardent ce média désormais influent sur internet. Il a d’ailleurs contribué à la présence de beaucoup de lycéens dans les manifestations de janvier. L’utilisation de la jeunesse pour déstabiliser un pays ennemi est une stratégie bien rodée des services américains. Ils l’ont par exemple utilisée lors de plusieurs révolutions colorées, en Ukraine, en Géorgie, au Kyrgyzstan, etc. 

Un mur à Saint-Pétersbourg, représentant un policier russe, avec l’inscription Герой нашего времени (geroï nashevo vremeni – le héros de notre époque)

Nos médias ont aussi tus les mouvements de soutien à Vladimir Poutine par une partie de la population russe. Sur internet le slogan #работайтебратья (rabotaïte bratya – travaillez, frères), a été très utilisé par les pro-poutine. Seulement 20% de la population russe a une opinion positive de ces manifestations (source : levada). Ce soutien s’explique à la fois par la toujours forte popularité de Poutine, et également par le rejet de Navalny, que beaucoup de Russes voient comme un agent américain. Les médias occidentaux déforment la réalité, avec des montages malhonnêtes, des faits omis, et un encouragement de la provocation.

Cet article n’est évidemment pas une apologie de la violence. Toutes les violences sont regrettables. Mais il est important de montrer comment on provoque et met en scène volontairement la violence en Russie pour manipuler les opinions.


24 mai 2021