Le 10 novembre 2020 à minuit, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé un accord de paix sous l’égide de la Russie, mettant fin aux combats dans la région du Haut-Karabakh. Une grande partie de la région reviendra sous contrôle azéri. Cet accord de paix a été ressenti comme une lourde défaite par l’Arménie, une victoire pour l’Azerbaïdjan, mais quel bilan pour la Russie ?

Avant de répondre à cette question, intéressons-nous aux origines de ce conflit. Connu comme le premier pays chrétien, l’Arménie a été, dans le sud du Caucase, à l’avant poste des invasions musulmanes. Les azéris sont un peuple turc, qui seraient venus d’Asie Centrale, comme les ottomans ou les seldjoukides. Ils peuplent majoritairement le nord-ouest de l’Iran actuel et l’Azerbaïdjan.

Les territoires de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie ont été après le moyen-âge continuellement contrôlés par un empire. Après les ottomans, la région passe sous contrôle perse, puis l’Empire Russe prend l’Azerbaïdjan actuel en 1813, et l’Arménie en 1827. Cette domination va continuer jusqu’à la révolution d’octobre

Après une brève indépendance de l’empire russe successive à la révolution russe de 1917, les bolchéviques intègrent l’Arménie et l’Azerbaïdjan à la nouvelle URSS. En 1921, le “bureau caucasien”, et Joseph Staline dessinent les frontières de ces républiques, et décident d’intégrer le Haut-Karabagh à la RSS d’Azerbaïdjan, malgré sa population à très grande majorité arménienne. On peut interpréter cette décision comme une tactique pour créer des conflits internes aux communautés, et les distraire des problèmes d’indépendance. En clair, diviser pour mieux régner. 

L’indépendance de l’URSS

Cette situation va durer jusqu’à l’éclatement de l’URSS en 1991. À ce moment-là, les républiques prennent leurs indépendances, mais en gardant les frontières administratives de l’URSS. Ces frontières qui ne reflétent pas les peuples qui y vivent vont provoquer plusieurs guerre en ex-URSS, comme en Transnistrie, en Géorgie, et bien sûr le Haut-Karabakh en 1991. 

À ce moment-là, le Haut-Karabakh déclare son indépendance de l’Azerbaïdjan, refusée par Bakou. S’en suivra une première guerre, gagnée par les arméniens, qui prendront le contrôle du Haut-Karabakh et de certains territoires azéris autour. La paix sera trouvée en 1994 par le groupe de Minsk, co-présidé par la Russie, les États-Unis et la France. Ce groupe aura été totalement inutile en 2020 et n’aura rien apporté. L’indépendance ne sera jamais reconnue par aucune nation, et ce territoire restera selon le droit international une partie de l’Azerbaïdjan. 

Le problème du droit international réside dans sa contradiction, entre le respect de l’intégrité territoriale des nations, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’autre erreur fut celle de l’URSS de Gorbatchev d’avoir laissé toutes les républiques soviétiques prendre leur indépendance sans régulation, sans repenser les frontières, créant une série de conflits gelés dans tout l’ex-URSS qui peuvent reprendre encore aujourd’hui, comme en Crimée en 2014. 

La situation au Haut-Karabakh reste figée jusqu’en septembre 2020. Alors les armées azéries vont lancer une offensive pour reconquérir la région.

Carte du Caucase sud avec l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh, l'Artsakh. Cette carte montre la situation après la guerre.
La carte du Caucase, la zone en orange est contrôlée par les arméniens après 1994.

Le déroulement de la guerre du Haut-Karabakh

Le Haut-Karabakh est une zone montagneuse où les déplacements de troupe sont très durs. L’Azerbaïdjan a lancé son offensive avec un budget militaire bien supérieur à celui de l’Arménie. L’équipement azéri était bien meilleur. Il disposaient en outre du soutien de mercenaires turcs. Emmanuel Macron a même déclaré que des djihadistes étaient venus se battre de Syrie. Il n’est cependant pas souhaitable de voir des islamises s’installer en Azerbaïdjan. Déjà, les azéris sont chiites. Ensuite, après 70 ans de communisme, les azéris sont restés assez laïcs. Les élites de Bakou ne mènent certainement pas une vie pieuse comme l’entendent les musulmans radicaux. Il est donc peu probable de voir une implantation terroriste dans ce pays.

L’Azerbaïdjan a d’importants revenus pétroliers, et consacre 2,7 milliards de dollars à son budget militaire, alors que l’Arménie n’en consacre que 500 millions. L’emploi de drones a permis aux azéris de détruire des positions arméniennes depuis une très haute altitude. Ils ont donc évité l’utilisation de l’infanterie dans un terrain accidenté et bien défendu. Avec le peu de données disponibles, il est difficile d’évaluer les pertes. Peu d’informations sur les mouvements des armées ont circulé, jusqu’à la prise le 7 novembre de Chuchi par les troupes azéries, une ville stratégique à seulement une dizaine kilomètres de la capitale du Haut-Karabakh, Stepanakert. C’est la prise de cette ville qui a précipité la signature des accords de paix par l’Arménie. 

Pourquoi la Russie n’est pas intervenue militairement dans le Haut-Karabakh ?

La Russie et l’Arménie sont membres de l’Organisation du traité de sécurité collective, qui garantit une défense mutuelle si l’on attaque un des deux pays. Seulement, aucun état ne reconnaît le Haut-Karabakh comme partie du territoire arménien. Le traité est donc inapplicable. Ensuite, la Russie a toujours été neutre dans ce conflit. Elle continue à développer des relations aussi bien avec l’Arménie qu’avec l’Azerbaïdjan.

Le premier ministre arménien Nikol Pachinian a accédé au pouvoir à la suite d’un mouvement de contestation en 2018 où l’on avait pu voir certaines pancartes très hostiles à la Russie, insultant Vladimir Poutine, dénonçant une “occupation russe” de l’Arménie, etc. Des manifestations qu’ont organisées, entre autres, des associations de l’Open Society de George Soros. Cette révolution faisait craindre aux russes une entrée dans l’UE puis l’OTAN de l’Arménie, et donc un recul des relations russo-arméniennes. L’Arménie fait partie depuis 2014 de l’Union Économique Eurasiatique. Cette défaite rappelle aux arméniens qu’ils n’ont qu’un seul allié, la Russie, ni l’UE ni les États-Unis ne sont intervenus pour les défendre. Aujourd’hui la défense arménienne du Haut-Karabakh étant devenue totalement dépendante de la Russie, l’Arménie ne peut plus rejoindre l’UE ou l’OTAN.  

Photo d'une manifestation en Arménie, avec des pancartes Anti-Poutine, anti-russes. Les manifestations ont conduits à l'élection de Pachinian comme premier ministre de l'Arménie.
Les manifestations en 2018 qui ont menées à l’élection de Pachinian.

Quel bilan pour les acteurs du conflit ? 

Bilan de la Russie

La Russie a maintenu ses relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. La Turquie, depuis plusieurs années, tente de s’implanter en Asie Centrale. Erdogan reprend le vieux rêve pan-turque d’Enver Pacha. Si la Russie avait pris les armes contre l’Azerbaïdjan, cela aurait pu servir une propagande panturque, et liguer les pays d’Asie Centrale contre la Russie. Avec beaucoup d’intérêts dans cet espace très convoité, la Russie ne peut pas voir ces pays se détourner d’elle. Même si l’Azerbaïdjan est chiite, il y aurait également pu y avoir une récupération du conflit par des organisations terroristes islamistes. Et en Asie centrale, cet espace de plus en plus religieux, la menace terroriste augmente.

L’envoi de troupes de maintien de la paix russes dans le Haut-Karabakh met l’Arménie en position de dépendance totale à la Russie. Désormais, elle ne peut plus prétendre à rejoindre ni l’UE ni l’OTAN, assurant à la Russie sa sécurité dans le Caucase. Si la révolution de 2018 avait pour but de séparer l’Arménie de la Russie, c’est raté.

12 ans après la guerre de Géorgie, c’est un nouvel échec d’implantation de l’OTAN aux frontières de la Russie. L’Europe et les Etats-Unis ont été totalement absents de ce conflit. Il n’y a eu que quelques faibles discours de soutien à l’Arménie d’Emmanuel Macron. Les violences en France de turcs envers les arméniens n’ont pas incité à agir. Cette absence semble confirmer la tendance d’effacement de l’occident et de recentrage du monde vers l’orient.

La victoire de l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev au Haut-Karabakh

Pour Aliyev, la victoire est totale, le peuple exulte, les azéris défilent dans les rues du pays pour célébrer la victoire, et le président ne risque pas de voir son pouvoir contesté pour un bon moment. Tout le Haut-Karabakh n’a pas été repris, certes, mais plus de la moitié du territoire. L’Arménie ne conserve en fait que 50% du Haut-Karabakh. Les autres territoires seront donnés à l’Azerbaïdjan. Le point 9 du traité de paix rétablit les communications de transport avec l’enclave du Nakhitchevan. Toutes les voies de communications étaient coupées depuis 1994. Erdogan va lui profiter de la victoire du peuple frère pour gagner en popularité auprès de sa population.

La défaite de l’Arménie de Pachinian

Le peuple arménien vit cet accord comme une défaite terrible et une trahison de Pachinian. Le gouvernement subit la colère de la population désespérée par la perte de tant de territoires. On peut s’attendre à une démission du premier ministre arménien. Suite à l’annonce de l’arrêt des combats, des manifestants ont pénétré dans le parlement, et réclamé la reprise des combats. Le traité a malgré tout minimisé les pertes territoriales pour l’Arménie, qui garde la capitale Stepanakert.

On ne saura pas ce qu’il serait arrivé sans accord de paix. L’Arménie aurait pu perdre l’intégralité du Haut-Karabakh, avec au minimum plusieurs centaines de morts supplémentaires. Si l’Azerbaïdjan respecte l’accord, les arméniens qui ont fui les combats pourront rentrer et reprendre une vie normale. Malheureusement, le lourd passif entre les deux pays ne promet pas une cohabitation pacifique. Les manifestants de Erevan veulent continuer les combats, mais il est difficile d’imaginer une reconquête des territoires perdus, et ce malgré l’hiver arrivant et une perte d’efficacité des drones consécutive au mauvais temps.

Après la révolution de 2018 et l’arrivée d’un dirigeant pro-occidental, l’Arménie pourrait voir revenir au pouvoir un parti pro-russe après cette débâcle.


12 novembre 2020